Présentation critique

L'Archipel des Solovki, Veilleuse du Grand Nord

Photographies du hiéromoine Stefan,
supérieur du prieuré des Solovki à Arkhangelsk.

Organisée dans le cadre de l'Année de la Russie en France en 2010
et de l'Année de la Russie en Italie en 2011
avec la bénédiction du Patriarche de Moscou et de toute la Russie Kyrill
et du soutien de l'
Association Européenne de Saint Vladimir,

A LA MEDIATHEQUE JACQUES-BAUMEL A RUEIL-MALMAISON

 

Copyright Hiéromoine Stefan

 

Dossier critique

          L'exposition présente une soixantaine de photographies originales en couleurs et en noir et blanc prises ces dernières années par le hiéromoine Stefan (Postolyako), supérieur d'une dépendance du grand monastère stavropygiaque de la Transfiguration-du-Sauveur aux îles Solovki, et en même temps photographe professionnel de son monastère de tutelle.

     Les îles Solovki sur la Mer Blanche, à une centaine de kilomètres du Cercle polaire arctique, dans une solitude sauvage et rude sillonnée alors par des tribus de Saami, de langue finno-ougrienne, attirèrent dans la première moitié du XVe siècle quelques moines ermites russes, venant entre autre du célèbre monastère de Valaam du Lac Onega dans la Carélie voisine. Les saints ascètes Zosime, Savva et Germain des Solovki fondèrent alors ce qui deviendra dès le XVIe siècle l'un des grands centres spirituels et monastiques de la Chrétienté du monde slave orthodoxe, et ce jusqu'à maintenant.

     Devenu higoumène du monastère en 1546, Saint Philippe, qui fut appelé par le Tsar Ivan IV le Sévère vingt ans plus tard pour être à la tête de l'Eglise russe, a développé avec un éclat sans précédent la puissance économique des Solovki. Il obtint du tsar d'importantes chartes d'octroi. Jusqu'alors construites en bois, à l'image de la majorité des édifices cultuels et civils de l'époque ancienne de la Russie, les premières églises en pierre furent érigées sous son higouménat. A la fin du siècle fut construit par l'architecte Tryphon l'immense mur d'enceinte du monastère principal, fait d'énormes blocs erratiques de la toundra des alentours, assemblés dans un appareil rustique qui contraste avec l'élégance ouvragée et la riche plasticité des églises qu'elle protège de leurs masses tranquillement inclinées vers elles.

     Les grands monastères fortifiés de Russie se signalent au premier regard par ces contrastes expressifs entre le caractère massif des volumes des murailles et de leur extension en longueur, avec une résurgence verticale des flèches étagées et des bulbes multicolores, qui impriment par leur pétulance gracieuse une inimitable vitalité à l'ensemble. Mais aux Solovki, ces contrastes sont emprunts d'une féerie particulière, donnée par la force brute de la nature rocheuse et semi-désertique des étendues sauvages des confins septentrionaux de la Russie qui s'imprime dans les murailles.

     Le monastère prit sous la férule du Tsar Michel Fiodorovitch au milieu du XVIIe siècle un caractère proprement défensif, qui conféra à l'higoumène un pouvoir militaire destinée à assurer les intérêts russes sur toute la région occidentale de la Mer Blanche. Cette fonction géopolitique des Solovki ne cessa qu'au début du XIXe siècle.

     L'époque de la construction des murailles est aussi celle des premières cellules carcérales du monastère, cellules destinées notamment à certains hauts personnages tombés en disgrâce, tel l'ancien higoumène du Monastère de la Trinité-Saint-Serge, Arthème, qui fut envoyé aux Solovki après avoir été convaincu d'hérésie au Concile de Moscou de 1554. Avec le temps des casernes de la Garde pénitentiaire furent adjoints aux bâtiments conventuels. L'Empereur Alexandre III (1881-1894) ordonna la fermeture définitive des cellules carcérales des Solovki dans les premières années de son règne.

     A la fin du XIXe siècle, le Métropolite Veniamine (Fedtchenkov) dans ses mémoires témoigne de la vitalité spirituelle et économique du monastère, dans des domaines aussi variés que ceux de la peinture d'icône, de la peinture de chevalet, de l'exploitation du bois, des carrières de pierre, de la typographie ecclésiale, de la reproduction industrielle d'icônes sur papier, etc.

     Les Bolchéviques expédièrent aux Solovki des Gardes Rouges dès 1918, avant de décider de la fermeture rapide et définitive du monastère en 1920, dans la violence et le sang, par le tchékiste Kedrov. L'higoumène, l'Archimandrite Veniamine et son acolyte le hiéromoine Nikiphore furent chassés dans les environs d'Arghangelsk et périrent brûlés vifs dans la petite isba de fortune au lieu-dit Volkozero dans laquelle ils vivaient et priaient sans cesse, au cours de la Semaine de Pâques 1928. L'Eglise orthodoxe les canonisa en l'an 2000, avec de nombreux autres néomartyrs. En 1923, à l'impulsion de Lénine, la jeune URSS décida de créer le premier camp de travail forcé aux Solovki (le SLONe), institution répressive qui fonctionna de 1923 à 1933 puis après une réorganisation administrative jusqu'à la fermeture du camp en 1939. A peu près cent mille personnes furent envoyées aux Solovki de 1923 à 1933, dont environ vingt mille moururent d'épuisement, de tortures, de faim, de maladie, ou furent passés par les armes ; certains trouvèrent une échappatoire à l'angoisse dans le suicide. Etaient envoyés en camp tous ceux qui étaient soupçonnés d'activité contre-révolutionnaire passée ou à venir. Pour l'année écoulée au 1er octobre 1927, les chiffres renseignent sur l'origine sociale, sur les qualités, le sexe et la nationalité des prisonniers. Dans l'ordre décroissant, figuraient les paysans, les simples bourgeois, les ouvriers, les nobles, les citoyens de hauts rangs, les ecclésiastiques. La tranche d'âge des 21 à 30 ans était de loin la plus représentée ; les peines allaient de 3 à 10 ans. Plus de 90 % d'entre eux n'avaient jamais adhéré ni participé à aucun parti politique. Si les Russes, les Biélorusses, les Ukrainiens et les Polonais représentaient l'écrasante majorité des condamnés, plus de sept cent étaient Juifs.

     Au tout début des années trente les camps de travaux forcés étaient devenus autant un instrument de terreur et de répression politique et religieuse qu'un puissant moteur économique de la nouvelle société socialiste soviétique. C'est ainsi que nombre de personnes se trouvant aux Solovki furent employées aux gigantesques travaux de percement du canal de la Mer Blanche à la Baltique, réalisé en un temps record de 1931 à 1933. Cette réalisation faisait partie du premier plan quinquennal soviétique. Quelques bâtiments aux murs percés de fenêtres rectilignes et à demi éventrées témoignent encore de cette époque tragique, ainsi que l'état de déshérence ou de délabrement de certains édifices. Les Solovki devinrent ainsi le premier camp soviétique qui servit de modèle et de base au système concentrationnaire du Goulag.

     La diffusion de la terreur rouge de 1918 à 1921 força de nombreux représentants de l'intelligentsia à quitter la Russie - souvent par la Crimée ou par la Mandchourie. Beaucoup furent arrêtés et condamnés aux travaux forcés aux Solovki, tels le Métropolite Ilarion (Troitsky), le père Paul Florensky, le grand historien d'art académicien Likhatchov, et l'écrivain Boris Chiriaev à qui nous devons le plus célèbre ouvrage sur la vie au camp des Solovki, « La Veilleuse des Solovki », récemment traduit en français par Anne Kichilov, traductrice distinguée de l'œuvre de Soljenitsyne.

     L'activité monastique reprit en 1990, pour ne plus cesser de se développer jusqu'à maintenant, vingt ans déjà cette année. En 1992, l'UNESCO ont inscrit au Patrimoine mondial de l'Humanité les Solovki.
La manifestation de Rueil-Malmaison enrichit le reportage photographique sur le complexe monastique des Solovki par un regard de l'intérieur, d'un moine vivant au quotidien le rythme de la prière commune à l'Eglise, de la prière intérieure dans la tradition ininterrompue de l'hésychasme, c'est-à-dire de la garde du cœur et des pensées sous la conduite d'un père spirituel. La distanciation du sujet que donne l'approche photographique du réel se trouve à la fois modérée et enrichie par le vécu dans le temps monastique. Les effets poétiques et esthétiques de vues par temps de brouillard, d'instantanés de la vie monastique et des pèlerinages, restent cependant ancrés dans une solide réalité quotidienne, dans une simplicité dénuée d'artifice, qui accompagnent toujours dans l'Eglise orthodoxe la sainteté des grands hommes spirituels, des hommes de l'exploit ascétique, des « Anciens » que l'on nomme en russe avec un respect infini les « startsy ».

     L'absence d'idéalisation des heurs et labeurs quotidiens des moines aux Solovki, l'immédiateté de la représentation d'une vie fruste qui peut se révéler très rude, peuvent peut-être décevoir le visiteur occidental, habitué de l'effet de surprise ou de la composition extrêmement travaillée de certains grands photographes. Mais le visiteur qui daigne s'attarder quelques instants supplémentaires se laissera imprégner peut-être à son insu par la puissance de réalité spirituelle qui se dégage de ces images, par la vie simple et sainte dont elles apportent un témoignage intime tout à fait unique.

     En 2011, l'exposition itinérante se prolongera avec un relief particulier au-delà des Alpes, dans des lieux intenses par l'antiquité de leur histoire, sous l'égide tripartite du Pape Benoît XVI, du Ministère de la Culture italien et du Ministère des Affaires Etrangères de la Fédération de Russie, dans le cadre de l'Année de la Russie en Italie. L'exposition est prévue d'abord à l'évêché d'Ostia Antica près de Rome, à Gaeta, à Bari, puis enfin à Naples.

     La présentation conjointe des photographies du moine Stefan et de celles de Saverio Maestrali s'explique par le travail inlassable mené depuis quinze ans par le photographe méditerranéen à l'Ile de Ventotene, haut lieu du monachisme depuis la fin de l'Antiquité, qui devint dans les dernières années du XVIIIe siècle une redoutable prison panoptique. Les nombreux voyages d'étude entrepris dans la Méditerranée paléochrétienne, byzantine et arabe, notamment à Chypre et autour d'Annaba en Algérie sur les traces de Saint Augustin ont assuré à Saverio Maestrali une expérience singulière, marquée par une compréhension très fine des permanences des époques passées qui peuvent encore se lire dans les paysages, les ruines ou les architectures perdurant ou s'inscrivant dans le monde actuel. Les confrontations avec le passé vivant des Solovki et leur filiation profonde avec le monde de l'Eglise grecque seront donc riches de sens, en même temps que totalement neuves.

     L'exposition apportera la matière d'une table ronde réunissant plusieurs éminents spécialistes du monde slave, de l'Eglise orthodoxe, de la géographie russe du Grand Nord, du système concentrationnaire soviétique et de la photographie : l'archiprêtre Nicolas Ozoline, professeur à l'Institut de Théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, Mr Nicolas Miletitch, ancien directeur de l'Agence France-Presse, spécialiste du monde soviétique, le professeur Oleg Kobtzeff, membre de l'Académie Royale de Géographie de Grande-Bretagne et professeur à l'Université Américaine de Paris, et Mr Saverio Maestrali, photographe professionnel, professeur d'arts plastiques à Rome, et conseiller artistique de l'exposition.


Cyril SEMENOFF-TIAN-CHANSKY, commissaire de l'exposition. Janvier 2010.

 

 

 


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