Partie 1

LA DESCENDANCE DE JULES HARDOUIN-MANSART : ILLUSTRES ET INCONNUS

Communication faite au colloque international Jules Hardouin-Mansart à la Cité de l’Architecture (Paris) organisé par le Château de Versailles, le 11 décembre 2008

 

     Si l’on connaissait fort bien jusqu’à présent l’ascendance de Jules Hardouin-Mansart et sa parenté avec François Mansart, son grand-oncle, il en va tout autrement – curieusement – de sa descendance [1].

     Jules Hardouin-Mansart avait épousé par contrat à Paris, le 3 février 1668, et le 7 du mois à la paroisse Saint-Roch, Anne Bodin, fille de Nicolas Bodin, conseiller du roi, trésorier de la prévôté de l'hôtel et grande prévôté de France, et de Madeleine Adam, son épouse [2]. Il eut de cette union, cinq enfants, tous nés à Paris et baptisés à la paroisse Saint-Paul [3] :

     - Catherine-Henriette, née le 24 août 1673, baptisée le 20 septembre suivant.

     - Louis, né le 26 septembre 1674, baptisé le 11 novembre suivant, mort le 23 février 1681.

     - André-Julie-Anne, née le 14 mars 1676, baptisée le 29 du même mois, inhumée le 13 juillet de l'année suivante [4].

     - Catherine, dont on ignore les dates de naissance et de baptême.

     - Et enfin Jacques, né le 21 octobre 1677, qui fut baptisé le 16 février 1678, père des architectes Mansart de Jouy et Mansart de Sagonne [5].

 

Catherine-Henriette, épouse Lebas, ou la descendance légitime de Jules-Hardouin-Mansart

     Catherine-Henriette épousa, le 17 février 1693, l'opulent financier Claude Lebas, écuyer, sieur de Montargis, qui était alors domicilié dans le prestigieux quartier de la rue de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, paroisse Saint-Roch. Elle résidait pour sa part chez ses parents, dans le fameux hôtel de Sagonne, sis rue des Tournelles, paroisse Saint-Paul [6].

     Né le 26 janvier 1659 à Paris, Lebas de Montargis était le fils de François Lebas, seigneur de Lescheneau, originaire du Berry, conseiller secrétaire du roi maison couronne de France et de ses Finances, trésorier des Ponts et Chaussées, décédé en mars 1666, et de Catherine Roger, son épouse, qui était alors remariée avec Charles Renouart, écuyer, seigneur de La Touanne, conseiller du roi, trésorier de l’extraordinaire des guerres et de la cavalerie légère. Elle mourut à Paris, le 14 juillet 1712 [7].

     Claude Lebas fut successivement commis trésorier des troupes de 1682 à 1692, receveur des consignations de la Deuxième chambre des requêtes du Parlement de 1696 à 1702, trésorier général de l'extraordinaire des guerres de 1701 à 1708, garde du Trésor royal de 1708 à 1716 puis, à la confiscation de cet office, commandeur secrétaire des ordres du roi, le 11 février 1716 [8], et enfin conseiller d'Etat, le 24 janvier 1722. Il était aussi seigneur de Vanves (Hauts-de-Seine) et marquis du Bouchet-Valgrand (Essonne) [9].

    Par ce mariage, Hardouin-Mansart entendait marquer la prodigieuse ascension de sa famille dans la hiérarchie sociale d'Ancien Régime, ascension qu'il devait confirmer par le mariage de sa fille Catherine, et surtout celui de son fils Jacques [10]. Le roi, ses enfants et petits-enfants, le duc d'Orléans, Madame de Maintenon, et les plus hauts dignitaires de la Cour avaient signé au bas du contrat.

     Ce mariage s'inscrivait dans le processus bien connu des alliances de la noblesse – Hardouin-Mansart avait été anobli par le roi en 1682 – avec le milieu de la finance [11]. Processus qui devait s'accentuer au cours du XVIIIe siècle avec les nouvelles alliances de la descendance [12]. Les armes de Lebas de Montargis, qui étaient "d'or au lion de gueules, accompagné de trois arbres de sinople" [13] (fig. 1), vinrent ainsi rejoindre celles qu’Hardouin-Mansart avaient obtenues par lettres patentes de novembre 1682, et qui étaient "d'azur à une colonne d'argent, la base et le chapiteau d'or, surmonté d'un soleil rayonnant du même, le fût accosté de deux aigles essorantes (sic) affrontées et regardant le soleil, le tout d'or" [14] (fig. 2). L'écu était surmonté d' "un casque garni de ses lambrequins (…)" [15]. Cette "mésalliance" fut considérée par les contemporains comme l'une des plus fameuses et des plus caractéristiques de la fin du XVIIe siècle [16].

Fig. 1                                                                                       Fig. 2

     Quoiqu’il n’ait déclaré à la Chambre de Justice que la somme de 2 404 152 livres, la fortune de Lebas de Montargis fut estimée, en mars 1716, à 8 millions et il se vit taxer cette année-là, pour renflouer les caisses désespérément vides de l'Etat, à 1.700.000 livres [17]. Lebas était si riche et si puissant qu'il n'avait pas hésité à payer cette même année, 450.000 livres au président à mortier Lamoignon pour obtenir le cordon bleu du Saint-Esprit, ordre dont il achètera par la suite la charge de greffier grâce à l'appui du Régent [18]. Louis-Henri de Condé, dit ˝Monsieur le Duc˝, Premier ministre de Louis XV, lui fit vendre sa charge en 1722, à Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, secrétaire d'Etat de la Maison du roi et de la Marine. Lebas fut toutefois autorisé à continuer de porter l'ordre [19].

     Il avait apporté à la communauté avec son épouse, la portion héréditaire indivise de son père et 300.000 livres de rente [20]. Catherine-Henriette avait reçu, pour sa part, 100.000 livres de dot qui se composaient de deux maisons : l'une sise à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, estimée à 30.000 livres [21] ; et l'autre à Versailles, sise rue de la Pompe (actuelle rue Carnot), paroisse Notre-Dame, estimée à 21.000 livres [22] ; de 20.866 livres de rentes ; et le reste en espèces sonnantes [23].

     Le couple était très apprécié de la famille Mansart, au point qu'Anne Bodin fera de son gendre, son exécuteur testamentaire [24]. Hardouin-Mansart bâtit pour lui, le château de Vanves en 1698 [25] et l'hôtel parisien de la place Louis-le-Grand (Vendôme) en 1704 [26]. De son côté, Lebas avait obtenu pour son beau-père, la cession de la terre de Sagonne qui lui avait appartenu deux ans plus tôt [27]. C'est dans l'hôtel de la place Louis-le-Grand qu'il décéda, le 26 mars 1741, ainsi que son épouse, le 24 avril 1748 [28]. De leur union étaient nées deux filles : Catherine-Henriette et Anne-Charlotte.

 

Le président Hénault, allié des Mansart

     La première, née le 18 février 1695 à Paris, avait épousé le 29 janvier 1714, l'un des plus brillants esprits du siècle, Charles-Jean-François Hénault, plus connu sous le nom de "président Hénault" (fig. 3) [29]. Issu d'une famille originaire de Poissy (Yvelines), enrichie dans la finance et anoblie en 1692 par charge de secrétaire du roi, il était le fils du fermier général Jean-Rémy Hénault et de Françoise Ponthon, son épouse [30]. La famille portait pour armes "d'azur au chevron d'or, accouplé en chef de deux étoiles et en pointe d'un épi de blé, le tout d'or" (fig. 4) [31].

Fig. 3 Charles-Jean-François Hénault (1684-1770). Château de Versailles, MV2970. Cl. RMN

     Né à Paris, le 29 décembre 1684, Hénault aimait beaucoup jouer sur sa date de naissance : "je laisse toujours dire et penser", déclare-t-il, "que je suis né en 1685, parce que je ne fus baptisé que sept mois après ma naissance (…) et c'est toujours autant de gagner pour la perpétuité de ma réputation de galantin" [32]. Son exemple devait marquer l’architecte Mansart de Sagonne, son cousin [33].

Fig. 4 Armes de Charles Jean François Hénault (1684-1770)

     Le président Hénault était considéré en son temps comme l'un des plus beaux partis de la capitale : sa fortune était estimée à près de 3 millions de livres et il avait reçu 500.000 livres de dot pour son mariage, soit autant que son épouse, laquelle s'était vu remettre notamment 200.000 livres en deniers comptants [34]. Hénault passait pour dépenser autant que les plus riches personnalités du royaume sans écorner son capital [35]. Il possédait de nombreuses propriétés, tant à Paris qu'en Normandie  [36], ainsi que de très belles collections de peinture et de porcelaine [37]. La fortune familiale avait amplement contribuée à son installation : lieutenant des chasses de la capitainerie de Corbeil en 1702, il fut reçu conseiller au Parlement, le 21 avril 1705, avec une dispense d'âge, puis président de la Première chambre des enquêtes, le 22 juillet 1710. Il entra à l'Académie française, le 23 décembre 1723, en remplacement du cardinal Dubois, et se rendit célèbre par ses écrits, dont le fameux Nouvel abrégé chronologique de l'histoire de France, publié à Paris en 1744, qui sera réédité à dix reprises au XVIIIe siècle, dont huit de son vivant [38]. Il était aussi réputé pour ses pièces de théâtre et ses recherches sur l'Antiquité, ce qui lui valut de fréquenter assidûment les salons de la duchesse du Maine, de la marquise de Lambert et de la maréchale de Luxembourg, notamment. Il intégra, le 30 novembre 1755, l'Académie royale des Inscriptions et Belles Lettres, suivies des Académies de Nancy, de Berlin et de Stockholm [39].

     Homme de salon, Hénault devint peu à peu, par son caractère inconstant et volage et sa liberté d'esprit, l'un des pivots de la société littéraire du XVIIIe et l'un des maîtres de la vie mondaine de la capitale. Reçu dans toutes les sociétés brillantes et choisies du temps, il devint leur idole [40]. On ne peut en effet aborder l'histoire littéraire du siècle sans évoquer son nom.

     Protégé du puissant cardinal Dubois, ministre du Régent, qui prisait beaucoup son esprit enjoué, Hénault faillit être nommé, à la mort du cardinal en 1723, ambassadeur aux Pays-Bas [41]. Il étendit son influence en intégrant en 1754 le cercle intime de la reine, devenant en 1759 son surintendant des Finances. Cette entrée lui avait permit d'obtenir celle de la chambre du roi en 1756 [42]. Il paracheva sa carrière en tant que surintendant de la Maison de la dauphine, après la mort de Marie Lesczcinska en 1768. Il mourut, le 24 novembre 1770, à son hôtel de la rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Roch, dans la chambre sur jardin qu'il occupait au premier étage [43].

     Dans ses mémoires, Hénault aborde en termes peu amènes sa belle-famille Mansart, s'en prenant notamment à la personnalité falote du comte de Sagonne, son oncle par alliance [44]. Il laisse toutefois un portrait touchant de sa première épouse, Catherine-Henriette, décédée, le 18 juin 1728, à 33 ans, à l'hôtel familial de la place Louis-le-Grand [45] : "Et d'ailleurs", écrit-il, "où aurois-je jamais retrouvé une femme telle que celle que je venois de perdre, douce, simple, m'aimant uniquement, crédule sur ma conduite qui étoit un peu irrégulière [46], mais dont la crédulité étoit aidée par le soin extrême que je prenois à l'entretenir et par l'amitié tendre et véritable que je lui portois. Toutes les personnes de mes amis", poursuit-il, "cherchoient à lui plaire ; on savoit que rien ne pouvoit m'être plus agréable. Je n'avois jamais cessé de la regretter". Ce regret était d'autant plus profond que le couple n'avait pas eu d'enfant.

     A peine l'inventaire de son épouse fut-il clos qu'Hénault renonça aux biens de leur communauté et les remit aux parents de celle-ci, lesquels lui délaissèrent, "par amitié", une rente au principal de 150.000 livres, sa vie durant [47].

 

Anne-Charlotte Lebas de Montargis, marquise d'Arpajon

     Plus affirmée était la personnalité de la sœur de Catherine-Henriette Hénault, seconde fille Lebas de Montargis, Anne-Charlotte. Elle défendra jusqu'au bout, et sans ménagement, les droits de la branche légitime de son aïeul Hardouin-Mansart contre les prétentions de la branche illégitime, incarnée par son cousin germain, l’architecte Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, n’hésitant pas à nier jusqu’à son identité sous la seule dénomination de Jacques [48].

     Née le 18 décembre 1697 à Paris, Anne-Charlotte était devenue, nous rappelle le président Hénault, son beau-frère, dame du palais de Marie-Louise-Elisabeth d'Orléans, duchesse de Berry, en octobre 1717, après la mort de la comtesse d'Aydie, fonction qu'elle partageait avec la duchesse de La Rochefoucault et qu'elle conserva jusqu'à la mort de celle-ci en 1719 [49]. Elle devint en 1724, dame du palais de la reine douairière d'Espagne, Louise-Elisabeth d'Orléans, veuve du roi Louis Ier, fils de Philippe V, mort cette année-là. Saint-Simon la disait d' "une figure extrêmement noble et agréable, [de] peu d'esprit, [de] beaucoup de douceur et de politesse", ainsi que "très vertueuse et d'une piété qui n'a toujours fait qu'augmenter" [50].

     Elle épousa, le 22 mars 1715, Louis, marquis d'Arpajon [51]. Né en 1669 à Paris, il était le fils de Jean-Louis d'Arpajon (1632-1669), marquis de Séverac, vicomte de Colmont, gouverneur du Languedoc, et de Charlotte de Vernon de La Rivière-Bonneuil, dame d'honneur de la reine-mère, et petit-fils de Louis d'Arpajon, duc et pair de France depuis 1650. Il s'agissait d'une des maisons les plus anciennes et les plus illustres du royaume. Leurs armes, composées de quatre écus, étaient "au premier, de gueules à la croix vidée, cléchée et pannetée d'or ; au second, d'argent à quatre pals de gueules ; au troisième, de gueules à la harpe d'or ; et au quatrième, de France, au bâton péri en barre de gueules, le tout de gueule à la croix d'argent"(fig. 5) [52].

Fig. 5 Armes de Louis, marquis d'Arpajon (1669-1736).

     Louis d'Arpajon entra très tôt dans les armes où il servit avec distinction. Mousquetaire du roi en 1689, capitaine de cavalerie en 1690, colonel du régiment d'infanterie de Chartres en 1695, brigadier des armées du roi en 1703, il fut décoré de l'ordre de Saint-Louis en 1705 et nommé maréchal de camps en mars 1709. Il servit en Espagne où il s’illustra brillamment au siège de Barcelone qui mit fin, le 13 septembre 1714, à la guerre de Succession d'Espagne. Il fut récompensé par Philippe V de l'ordre de la Toison d'Or [53]. A son retour en France, Louis XIV le récompensa à son tour d'une pension de 3.000 livres et du gouvernement de Berry, par lettres de provisions du 12 août 1715, suite à la démission du duc de Noailles. Gouvernement dont le revenu annuel était évalué à 30.000 livres. Le marquis d'Arpajon obtint également le gouvernement des villes de Bourges et d'Issoudun. Il fut enfin désigné par le Régent, en mars 1716, lieutenant général des armées du roi [54].

     C'est donc un homme particulièrement en vue qu'avait épousé Anne-Charlotte. Leur mariage marquait assurément un degré supplémentaire dans l'ascension sociale de la descendance d’Hardouin-Mansart. La fortune et la noblesse étaient ici à nouveau consacrées. Anne-Charlotte reçut en dot 860.000 livres, soit bien plus que son aînée [55]. Saint-Simon insiste à deux reprises sur "l'extrême" richesse de cette femme qui, dit-il, fut "heureuse avec un mari qui ne la méritait pas. Mais elle le cachait", ajoute-t-il, "avec un grand soin et lui rendait des devoirs infinis" [56].

     Le couple résidait le plus souvent à Paris, au Palais-Royal, mais aussi au palais du Luxembourg que la duchesse de Berry avait choisi comme résidence après la mort de Louis XIV [57]. Louis d'Arpajon y décéda, le 21 août 1736, dans l'appartement sur jardin qu'il occupait au second étage [58]. Sa veuve s’installa ensuite, rue de l'Université, dans l'hôtel de son gendre, Philippe, comte de Noailles. Elle mourut cependant dans son appartement de l'aile nord du château de Versailles, le 9 décembre 1767, faisant du comte de Noailles, son exécuteur testamentaire. Suivant ses volontés, Anne-Charlotte fut inhumée auprès de son époux, dans le chœur de l'église Saint-Clément d'Arpajon (Essonne). Son cœur fut porté au couvent des Capucines de Paris, œuvre de son aieul [59].

     Louis d'Arpajon détenait, depuis le 15 avril 1720, la châtellenie de Châtres-sous-Montléry (Essonne) qu'il fit ériger, avec d’autres terres, en marquisat sous le nom d'Arpajon, par lettres patentes de mai 1720. Il avait obligé en effet les habitants de Châtres à débaptiser leur village pour le nom de cette terre du Rouergue dont il était originaire [60].

     Louis d'Arpajon eut de son union avec Anne-Charlotte Lebas de Montargis, trois enfants : Philippe-Louis, né le 18 juin 1716, chevalier de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, mort le 12 octobre 1723 ; Louis-Charles, né le 15 mai 1719, mort peu après ; et Anne-Claude-Louise, née le 4 mars 1724, qui demeura leur seule et unique héritière [61].

 

Le comte et la comtesse de Noailles, arrière- petits-enfants d’Hardouin-Mansart

     Cette dernière (fig. 6) épousa, le 27 novembre 1741, Philippe, comte de Noailles, marquis puis duc de Mouchy (fig. 7), second fils d'Adrien-Maurice, duc de Noailles, pair de France, grand d'Espagne de la première classe, Premier capitaine des gardes du corps du roi, gouverneur et capitaine des chasses de Saint-Germain-en-Laye, et de Françoise-Charlotte-Amable d'Aubigné, nièce de Madame de Maintenon [62]. Après les Lebas de Montargis et les Arpajon, cette union avec l'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la noblesse française – ses origines, situées en Limousin, remontent au XIIIe siècle – marquait définitivement la consécration sociale des Mansart. Les armes des Noailles, "de gueules à la bande d'or" (fig. 8), venaient rejoindre celles des autres membres illustres de la descendance [63]. Les Mansart se trouvaient dès lors apparentés à travers eux, aux plus puissantes familles du royaume, telles les D'Antin, les Richelieu, les Beringhen, les Brissac, les Chaulnes ou les Beaumanoir. Etrange ironie de la vie que de voir l'arrière-petite-fille d’Hardouin-Mansart alliée aux familles de ses anciens commanditaires [64] !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fig. 6 A gauche : Ecole française XVIIIe s. Anne-Claude-Louise d'Arpajon, comtesse de Noailles, duchesse de Mouchy (1729-1794). Coll. privée, gravure.

Fig. 7 A droite : Philippe, comte de Noailles, duc de Mouchy (1715-1794). BNF Est. N2 - D226 708.

     La portée de ce mariage dans la société d'Ancien Régime, et plus particulièrement à la Cour de Versailles, était d'autant plus éclatante qu'outre leurs origines prestigieuses, le comte et la comtesse de Noailles avaient obtenu parmi les titres et les charges les plus élevés de la monarchie.

     Né à Paris, le 7 décembre 1715, Philippe de Noailles eut pour parrain le Régent, Philippe d'Orléans, et pour marraine, Marie-Anne de Bourbon, princesse de Conti [65]. Entré en 1729 dans les mousquetaires du roi, il obtint en 1731 le grade de capitaine du régiment de Montrevel. En 1734, il suivit son père sur les champs de bataille d'Italie, de Bavière et de Bohème. Premier brigadier, puis maréchal de camps, il accompagna de nouveau son père en mission diplomatique en Espagne en 1746. Il reçut, à cette occasion, le diplôme de grand d'Espagne – titre dont il était revêtu, en réalité, depuis 1741, sur la démission de son père – sous la dénomination de duc de Mouchy, et le collier de la Toison d'Or. Après le siège de Maastricht en 1748, il devint lieutenant des armées du roi par lettres patentes du 10 mai de cette année [66].

 

Fig. 8 Armes de Philippe, comte de Noailles (1745-1794).

     Noailles avait reçu dès l'âge de 5 ans, par lettres de provisions du 11 juin 1720, le gouvernement et la capitainerie des chasses des ville, châteaux et parcs de Versailles, Trianon et Marly, dont son père assura l'intérim pendant sa minorité jusqu'à sa prise de fonction, le 8 décembre 1739. La charge demeurera dans la famille jusqu'en 1790. Le comte avait ainsi autorité sur tous les bâtiments publics de la cité royale qui ne relevaient pas directement de l'administration des Bâtiments du roi. C'est donc sous sa mandature que Mansart de Sagonne, son petit-cousin par alliance, érigea douze années durant, de 1742 à 1754, la paroisse royale du quartier Saint-Louis [67]. Cette charge, fort rémunératrice, conférait aussi au comte de Noailles d'importants privilèges, tels que les entrées libres chez le roi et, en l'absence de celui-ci, le premier rang dans les cérémonies religieuses [68].

     Membre du cercle restreint de Louis XV, Noailles était régulièrement convié à ses petits soupers [69]. Devenu Vénérable de la loge Saint-Philippe de Versailles en 1744, son influence, dans une Cour fortement marquée par la franc-maçonnerie [70], n'en fut que plus redoutable pour un Mansart de Sagonne qui, malgré son appartenance à l'ordre, éprouva les plus grandes difficultés pour obtenir sa légitimation du roi et faire reconnaître ses droits sur la succession de son père. Il ne pouvait être question en effet pour un Noailles et son épouse de voir un bâtard tel que lui, être apparenté officiellement à leur illustre maison !

     Noailles bénéficia longtemps de la confiance du monarque qui, en juin 1755, l'envoya comme ambassadeur extraordinaire en Sardaigne et qui le nomma en 1757, Premier lieutenant général de l'armée de son oncle par alliance, Jean Vignerot du Plessis, maréchal duc de Richelieu, en Allemagne. En février 1767, Louis XV le récompensa de ses services en le faisant chevalier de ses ordres et Louis XVI lui renouvela la confiance royale en l'élevant à la dignité de maréchal de France, le 30 mars 1775 [71]. Le comte avait obtenu l'année précédente, grâce au soutien de Richelieu, sa succession à la tête du gouvernement de Guyenne, charge de 60.000 livres. Noailles et son épouse firent leur entrée solennelle à Bordeaux, le 28 février 1775, où on les traita, dit-on, à l'égal du roi et de la reine [72].

     Tous deux formaient un couple très uni [73]. Grâce à la position de son époux, Anne-Claude-Louise fut reçue par privilège particulier, grand-croix de l'ordre de Malte, le 13 décembre 1745 [74]. Elle devint, en juin 1763, dame d'honneur de la reine, avant d'être, en 1770, celle de la dauphine Marie-Antoinette. Celle-ci, qui la trouvait trop sèche et trop rigide, la surnomma "Madame l'étiquette". Le choix de la comtesse de Noailles, duchesse de Mouchy, pour servir la dauphine, était venu après la nomination de son époux par Choiseul pour l’accueil de la jeune femme à Strasbourg. La duchesse, qui fit partie du cortège, fut ainsi l'une des toutes premières personnalités du royaume à avoir eu l'honneur de saluer la princesse [75].

     La comtesse de Noailles ne laissa pas un souvenir très flatteur chez les mémorialistes. Tandis que son époux était loué pour son caractère "consciencieux, dévoué, [et] charitable", sa courtoisie et son esprit de tolérance [76], Anne-Claude-Louise de Noailles était, selon Croÿ, toujours "très grave [et] très austère". Son surnom lui était venu, dit-il, parce qu'"elle (…) représentait à chaque instant [à la dauphine] qu'elle dérogeait aux usages de son rang" [77]. Si Madame Campan l'a dite remplie de vertu, de piété et de charité, et de mœurs irréprochables qui faisaient d'elle une personne vénérable, la comtesse avait cependant, précise-t-elle, "tout ce qu'un esprit exactement borné peut ajouter d'importun, même aux plus habiles qualités (…)". Elle "n'avoit rien", ajoute-t-elle, "d'agréable dans son extérieur, son maintien étoit raide, son air sévère. Elle connaissoit parfaitement l'étiquette ; mais elle en fatiguoit la jeune princesse sans lui en démontrer l'importance" [78]. Jacob-Nicolas Moreau, Bachaumont et d’autres confirment le propos [79].

     Le couple Noailles était installé, depuis son mariage, dans l'hôtel de la rue de l'Université que le comte avait recueilli en 1729 en tant que légataire universel de sa grand-tante, Marguerite-Thérèse Rouillé, veuve en premières noces de Jean-François, comte de Noailles, et épouse en secondes noces du maréchal-duc de Richelieu. Situé au droit de l'actuel n° 71, l'hôtel fut démoli lors du percement du boulevard Saint-Germain dans les années 1870 [80]. Outre cet hôtel, le comte et la comtesse disposaient de nombreuses résidences, tant à Paris qu'à Versailles, Saint-Germain ou Fontainebleau [81]…

     De leur union, naquirent sept enfants dont trois seulement survivront : Louise-Henriette-Charlotte-Philippine, née le 23 mai 1745, dite "Mademoiselle de Mouchy", qui épousera Emmanuel-Céleste-Augustin de Durfort, duc de Duras ; Charles-Adrien, né le 1er avril 1747, mort le 7 décembre suivant ; Louis-Philippe, né le 10 juillet 1748, mort en octobre 1750 ; Daniel-François-Marie, né le 21 octobre 1750, mort le 26 novembre 1752 ; Philippe-Louis-Marie-Antoine, né le 12 novembre 1752, dit le "prince de Poix", que son père surnommait affectueusement "le petit pois", et qui lui remit le gouvernement de Versailles en 1778 ; Louis-Marc-Antoine (date inconnue) ; et enfin, Louis-Marie, né le 17 avril 1756, vicomte de Noailles, qui épousera en 1775, sa cousine Louise d'Ayen, fille du duc d'Ayen et de Mademoiselle d'Aguesseau [82].

     Retirés en 1792 sur leurs terres de Mouchy, près de Beauvais (Oise), les Noailles furent arrêtés et ramenés à Paris durant la Terreur, incarcérés au Luxembourg, palais où avaient vécu, au début du siècle, les parents de la comtesse. Victimes de la loi des suspects, ils furent guillotinés, le 9 messidor an II (27 juin 1794), sur la place de la République (actuelle place de la Nation) [83].

 

Catherine Hardouin-Mansart et Vincent Maynon

     La dernière fille d’Hardouin-Mansart, Catherine, épousa, le 16 août 1699, Vincent Maynon, conseiller du roi en la grand-chambre du Parlement, union qui fut célébrée deux jours plus tard à la paroisse Saint-Paul [84]. La vie de celui-ci est restée jusqu'à présent fort mystérieuse ainsi que le rappelle Arnaud de Maurepas [85]. La découverte, par nos soins, de ses testament et codicille, ainsi que de son inventaire après décès, sous le nom de sa seconde épouse, permettent désormais de lever le voile sur son existence.

     Né en 1668, Maynon était issu, comme Hénault et d'autres membres de la bourgeoisie parisienne, d'une famille anoblie par charge de secrétaire du roi. Plus opulente qu'illustre, elle était apparentée aux plus grandes familles de la robe, telles que les Lamoignon, les Roujault, ou les Feydeau [86]. Vincent Maynon était le fils de Vincent Maynon, premier du nom, écuyer, seigneur des baronnies de Chambon, Corville, Farcheville, Valpuiseaux, Villemartin et autres lieux (Essonne), conseiller secrétaire du roi, surintendant des Finances, Bâtiments, et Jardins du duc de Berry, directeur des Maison et Finances de la duchesse du Berry, mort en mars 1728, et de Barbe Morel, son épouse, morte en 1668 [87]. La famille portait pour armes "d'azur à trois gerbes de blé d'or" (fig. 9) [88].

Fig. 9 Armes de Vincent Maynon (1668-1736).

     Maynon reçut à l’occasion de son mariage, l’office de conseiller au Parlement de son père qui l'avait acquis de Marie Carré, veuve de Louis de Machault, chevalier seigneur de Bellenave, par contrat passé à Paris, le 16 juin 1695, pour 78 000 livres [89] et qui en avait été pourvu par lettres de provisions du 17 juillet 1695 et arrêt de réception du 26 août suivant. Il le conserva jusqu'en 1729, date de sa cession à Jean-Baptiste Bochart, sieur de Saran, pour le même montant. Maynon allait obtenir le titre de conseiller honoraire par lettre d'honneur du roi du 28 mars [90].

     Moins prestigieux que ceux de ses aînés, le mariage de Catherine se voulait une fois encore celui des grandes alliances. Comme les précédents, le roi et les plus hautes personnalités de la cour avaient signé au bas du contrat. Elle avait reçu de son père, 100.000 livres de dot qui comprenait notamment la maison de la rue Neuve-des-Petits-Champs évoquée précédemment. Hardouin-Mansart y avait adjoint une parcelle de terrain mitoyenne. Maynon, de son côté, avait reçu 300.000 livres, ainsi que l’office de conseiller susdit. Il avait doué à son épouse 5.000 livres de rentes en l'absence de toute progéniture, somme qui se limitait à 4.000 livres en cas contraire [91].

     Le 13 juillet 1700, soit moins d'un an après son mariage, Catherine décédait de ses couches [92]. L'enfant survécut quelque temps à sa mère, puisqu'il figure parmi les bénéficiaires du contrat de mariage du comte de Sagonne, son oncle, en 1701 [93]. Maynon demeura veuf jusqu'à son remariage, le 24 juillet 1712, avec Agnès Bouvard de Fourqueux, fille de Michel Bouvard, sieur de Fourqueux (Yvelines), procureur général de la chambre des comptes du roi, conseiller honoraire en la grand-chambre du Parlement, et de Claudine-Marguerite Hallé [94].

     De ce second mariage, Maynon aura trois enfants dont Etienne, plus connu sous le nom de Maynon d'Invault, né en février 1721 et mort en janvier 1801, contrôleur général des Finances de septembre 1768 à décembre 1769 [95].

     Vincent Maynon possédait de nombreux biens dans la capitale et sa région, dont les terres de son père en Hurepoix et en Orléanais [96]. Lors de son premier mariage, il était domicilié à son hôtel de la rue Porte-Foin, paroisse Saint-Jean-en-Grève, qu'il avait acquis en 1698 et que Jacques Amelot, président des requêtes du Palais, avait fait bâtir en 1642. Il le revendit en 1714 à Jacques Turgot, aïeul du ministre de Louis XVI [97]. Le 22 mars 1728, Maynon acquit, moyennant 155.000 livres, de Jacques Cadeau, conseiller du roi au Parlement, et de Marie-Madeleine Bouchalat, son épouse, l'hôtel de Livry, sis au n° 23 de la rue de l'Université. L'hôtel demeura dans la famille jusqu'au début du XIXe siècle [98]. Maynon possédait également plusieurs maisons, rue Sainte-Anne, rue Saint-Antoine, rue Jacob et rue des Petits-Augustins [99]. Il avait acquis en septembre 1714, une maison à Andilly (Val-de-Marne) [100] ; en janvier 1719, la seigneurie de Marmousset (ibid) [101] ; et en mars 1731, celles de Villemanoche et de Serbonne, près de Pont-sur-Yonne (Yonne) [102].

     Frappé d'incapacité, Vincent Maynon se vit interdire l'administration de ses biens par sentence du Châtelet du 26 août 1732 [103]. Son beau-frère, Etienne-Vincent Roujault, conseiller du roi en ses conseils et président de la Quatrième chambre des enquêtes, fut désigné curateur honoraire [104]. Avant sa mise sous curatelle, Maynon avait rédigé ses testament et codicille, les 13 janvier et 26 mai 1732. Il décéda quatre ans plus tard, le 27 avril 1736, dans son hôtel de la rue de l’Université. Le partage de ses biens ne surviendra pas avant 1741 [105].

 

Jacques, comte de Sagonne ou la descendance illégitime de Jules Hardouin-Mansart

     Le fils de Jules Hardouin-Mansart, Jacques (fig. 10), épousa, le 15 janvier 1701, Madeleine Bernard (fig. 11), fille de l'opulent Samuel Bernard (fig. 12), écuyer, conseiller secrétaire du roi, banquier de la Cour depuis l'année précédente, et de Madeleine Clergeau, son épouse [106]. Après les brillants mariages de ses deux filles, Hardouin-Mansart entendait terminer en apothéose l'union de son dernier enfant.

 

 

 

 

 

 

Fig. 10 (à gauche) : Jacques Hardouin-Mansart, comte de Sagonne (1677-1762). Coll. privée.

Fig. 11 (à droite) : Madeleine Bernard (1684-1716). Coll. privée.

     Madeleine Bernard était en effet l'un des plus brillants partis du royaume. Son père n’était-il pas considéré comme le premier banquier d'Europe ? A sa mort en 1739, sa fortune fut estimée à 29 millions de livres – 33 millions selon Madame de Genlis. Jamais financier n'avait été aussi puissant, aussi riche et aussi chargé d'honneur. Mais bien plus que la richesse, ce qui distinguait Samuel Bernard de ses homologues, étaient ses accointances avec tout le continent : "c'étoit le banquier le plus riche d'Europe et qui faisoit le gros et le plus assuré commerce d'argent", déclare Saint-Simon [107].

     Il dirigeait depuis 1697 la Compagnie des Indes aux côtés, notamment, du fameux financier Antoine Crozat. En 1699, Bernard fut anobli par le roi pour les brillants services rendus à la Couronne pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), dont et surtout le ravitaillement en blé des troupes et de la population. Il fut admis ainsi, en 1700, au Conseil de commerce que le roi venait de créer. Enfin, le monarque lui remettra en 1702 le cordon de Saint-Michel [108]. Ayant occupé pendant plus d'un demi-siècle, l'avant-scène de la finance française et européenne, Samuel Bernard fut considéré à juste titre par les historiens comme le Jacques Cœur ou le Nicolas Fouquet des règnes de Louis XIV et de Louis XV [109].

Fig. 12 Samuel Bernard (1651-1739) par Hyacinthe Rigaud. Château de Versailles - Inv. MV7172. Cliché RMN.

     De son côté, Jules Hardouin-Mansart était aussi alors au comble de la fortune et de la renommée. D'origines modestes, il était devenu le Premier architecte du roi en 1681 et avait obtenu en janvier 1699, la charge tant convoitée de surintendant des Bâtiments, Jardins, Arts et Manufactures du roi, qui lui conférait rang de ministre, après la démission au début du mois de Colbert de Villacerf, ainsi que la place de protecteur de l'Académie royale de peinture et de sculpture [110]. Il était désormais le maître des arts en France. Hardouin-Mansart entamait par ailleurs deux des chantiers les plus prestigieux du règne et de sa carrière, la place Vendôme et la chapelle de Versailles, tandis qu'il parachevait le non moins fameux chantier du dôme des Invalides. C'est aussi en 1699 qu’Hardouin-Mansart acquit la terre de Sagonne en Berry, terre qui faisait défaut à son anoblissement [111]. Pour lui témoigner sa faveur et lui "faire plaisir (sic)", Louis XIV lui délivra, en juin 1700, sur le Trésor royal, les 100.000 livres nécessaires à l'acquisition de la charge de conseiller au Parlement de son fils. Enfin, en 1701, le roi octroya à son épouse, Anne Bodin, 1.500 livres de pension, sa vie durant [112].

     Le crédit de Samuel Bernard et celui de Jules Hardouin-Mansart étaient, on le voit, à leur comble. On comprend, dans ces conditions, que le mariage de leurs enfants respectifs ait fait sensation parmi les contemporains même si, par mépris pour Hardouin-Mansart, Saint-Simon préféra l'ignorer dans ses mémoires et dénigrer la personnalité de son fils [113]. Le marquis de Sourches écrit le 15 décembre 1700 : "On apprit que le fils de Mansart allait épouser la fille de Samuel Bernard, fameux banquier, qui lui donnait en mariage 400.000 livres d'argent comptant, et que Mansart donnait à son fils 400.000 livres de biens, lui en assurait 200.000, et lui accordoit vingt années de nourriture". Le 9 janvier 1701, ajoute-t-il, "Mansart fit signer au roi et à la maison royale le contrat de mariage" qui, si l'on en croit l'auteur, avait "été quelques temps rompu, [mais] s'étoit enfin renoué" [114]. Comme les précédents, on trouve en effet sur l'acte de mariage, les signatures de Louis XIV, du dauphin, de la duchesse de Bourgogne, de Monsieur, frère du roi, du duc d'Orléans, des princes de Condé et de Conti, de Louis Phélypeaux, chancelier et garde des sceaux, père du futur ministre et ami de Louis XV et principal protecteur de Mansart de Sagonne [115] (…), celles de Lebas de Montargis et de Maynon, ainsi que des familles Hardouin, Bodin, De Cotte et Gabriel [116].

     Comme l'avançait Sourches, Madeleine Bernard avait reçu de son père : 400 000 livres de dot, dont 50 000 étaient destinées à la communauté des deux époux ; un douaire préfixe de 6 000 livres de rente annuelle ; et 20 000 livres pour les noces, somme qui sera l'objet d’une réclamation de Samuel Bernard lors de la séparation du couple en 1709 [117]. Jacques reçut pour sa part : 200 000 livres de dot, dont 100 000 livres pour l'office de conseiller au Parlement ; 46 000 livres de loyers provenant des maisons de son père à Paris et Versailles ; et 54 000 livres d’effets de ses père et mère. Hardouin-Mansart fit également donation à son unique héritier mâle, sous réserve d'usufruit, du comté de Sagonne (Cher), affermé 14 000 livres, et des trois maisons composant l'hôtel parisien du même nom, rue des Tournelles, avec circonstances et dépendances [118].

     Jules Hardouin et son épouse s'engagèrent également, dans un acte séparé du même jour, à héberger et nourrir le couple pendant une dizaine d'années – et non une vingtaine comme le prétend Sourches – ou à lui verser une rente annuelle de 1.000 livres. Le comte de Sagonne jouira de cette dernière jusqu'à la mort de son père en 1708 [119].

     En conséquence des avantages de son contrat de mariage, il n'était désormais plus en mesure de réclamer le partage des biens de ses père et mère. Malgré l'enjeu de leur union, Jacques et Madeleine ne s'entendirent pas. Les rumeurs de rupture évoquées par Sourches se vérifièrent rapidement. Le comte de Sagonne quitta la maison paternelle où il vivait avec son épouse, trois mois après le mariage. Selon son fils Mansart de Sagonne, le couple aurait toutefois vécu là deux années durant [120].

     Il est vrai qu'il s'agissait d'un mariage de raison plutôt que de sentiment. Hardouin-Mansart et Bernard avaient vu là un moyen de consolider leurs positions respectives. Il s'agissait en effet pour ce dernier du premier grand mariage de sa descendance avant ceux, tout aussi somptueux, mais peut-être moins prestigieux, de ses deux fils en 1715, 1717 et 1719.

 

Personnalité de Jacques Hardouin-Mansart et de Madeleine Bernard

     Les deux époux étaient, il est vrai, de mœurs légères. Née en 1684 à Paris, Madeleine Bernard était une jeune femme aimable et jolie (fig. 11), d'une intelligence fine, que l'on recherchait autant pour ses charmes que pour le crédit et la fortune de son père. Elle partageait avec celui-ci une existence brillante et aimait à se répandre comme lui dans le monde. Retirée dans l'hôtel loué par son père, rue Mauconseil, paroisse Saint-Eustache, elle fut courtisée là par le galant maréchal de Villeroy, futur gouverneur de Louis XV [121]. Cette vie désordonnée ne manqua pas d'être dénoncée dans les deux familles, d'autant que Jacques entretenait de son côté une liaison adultérine avec une charmante aventurière, Madeleine Duguesny, qui allait devenir la mère de ses enfants et qu'il devra épouser de ce fait [122].

     Le comte de Sagonne – seule dénomination valable pour distinguer le père de son fils Jacques, architecte – était considéré par ses contemporains comme une personnalité falote, qui n'avait d'autre mérite que d'être le fils de son père. Il figure derrière lui dans un carton des Gobelins figurant la visite de Louis XIV aux Invalides (fig. 13) [123]. Pour Saint-Simon, "c'étoit un débauché qui ne savoit et ne faisoit rien et qui pour vivre à l'abri de ses créanciers, se fit gendarme" [124]. Le président Hénault, son neveu, manifesta un certain mépris à son égard : "Madame de Montargis ma belle-mère (…)", dit-il, "avoit un frère, M. de Sagonne qui fut intendant de Limoges – de Moulins, en vérité [125] – en 1707 : il avoit épousé mademoiselle Bernard. Quelle source de fortune", déclare-t-il, "n'eut-il été qu'un sujet ordinaire : la richesse de son beau-père et le crédit de son père ! Mais il se jeta dans la crapule !". Et le président de rappeler les démêlés personnels du comte de Sagonne après la mort de son père en 1708, que ce fut sa révocation de l'intendance de Moulins ou sa liaison avec la Duguesny, "une créature", dit-il, "qu'il entretenoit de son vivant et qui aussi étoit mariée ce qui faisoit – comble de l'immoralité – un double adultère" [126] ! Le frère Léonard de Sainte-Catherine-de-Sienne ironisa, quant à lui, sur son titre de "comte de Sagonne" qui "donnoit occasion", déclare-t-il, "de se moquer du père et du fils" [127]. Enfin le commissaire versaillais Pierre Narbonne écrit après sa mort : "le comte de Sagonne étoit fils du célèbre Monsieur Mansart, surintendant des Bâtiments du roi. Il fut d'abord intendant de Moulins et devint fort misérable. Il fut ensuite gendarme de la garde du roi, puis garde du corps. On le chassa de ce dernier corps et il est mort tout à fait gueux (sic)" [128] !

 

Fig. 13 Jules Hardouin-Mansart remet les clefs des Invalides au Roi. Ecole française XVIIIe s., gravure d'almanach.

BNF, Est., Q. III 51, C 6339.

     Contrairement à son père et à ses cousins Gabriel et De Cotte, le comte de Sagonne n'avait pas repris la tradition familiale [129]. Il se fit pourvoir, le 23 mai 1699, à la charge de conseiller au Parlement que son père avait acquise avec l'aide du roi, le 5 mai précédent, de Robert Lechasseur pour 98 000 livres. Cette charge était très recherchée, non seulement pour ses importants revenus, mais aussi pour l'intérêt politique et les bienfaits casuels du roi qu'elle procurait [130]. Le 3 juin de cette année, il fut reçu conseiller à la Première chambre des enquêtes du Parlement, en présence d'une trentaine de personnalités de la cour [131]. "Il parla avec beaucoup d'éloquence et de liberté d'esprit", nous dit Sourches, "et le premier président lui répondit en peu de mots avec son éloquence et sa justesse ordinaire" [132]. Sa petite taille fut l'objet de la raillerie de ses confrères, "au point", nous dit le frère Léonard, "que le premier président en fit quelques réprimandes" [133].

     Le peu d'estime dont il jouissait au sein des conseillers du Parlement l'amena à abandonner sa charge pour celle, plus lucrative et gratifiante, de maître des requêtes ordinaires de l'hôtel qu'il acquit, le 4 avril 1705, de Pierre-Charles Lambert d'Herbigny, chevalier marquis de Thibouville, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, pour 150.000 livres. Il s’y fit pourvoir par lettres de chancellerie du 27 décembre 1705 [134]. Pressé par ses créanciers – vingt-neuf au total –, il revendit la charge par adjudication, le 1er juin suivant, à Pierre Doubler de Crouy, chevalier marquis de Baudeviller, son voisin de la rue des Tournelles, pour 118.000 livres. Les enchères furent homologuées par un arrêt de la Seconde chambre des requêtes du palais du 3 juin 1711 [135].

     Le 3 décembre 1707, Jacques fut nommé intendant de la généralité de Moulins en remplacement de Meaupou d'Ableiges. Le 6 janvier 1708, il prit les ordres du roi mais ne rejoignit son poste que le 18 février suivant [136]. Selon Sourches, il s'agissait d'"un très jeune intendant – il avait alors 30 ans – qui avoit de cela de particulier", dit-il, "qu'il avoit son bien – le comté de Sagonne – dans l'intendance où on l'envoyoit". "Le crédit de son père", ajoute-t-il, "l'emporta sur toutes (…) considérations" [137].

     Le fait est qu'il fut rappelé un an après la mort de celui-ci, en août 1709 [138]. Sourches écrit, le 13 de ce mois : "On apprit l'après-midi le grand mouvement que le Roy venoit de faire dans le corps des intendants, en révoquant quelques-uns, permettant à d'autres de se retirer et en changeant d'autres de généralités". C'est ainsi que Chauvelin de Beauséjour releva Turgot de Soubemont à Tours, lequel releva, à son tour, le comte de Sagonne à Moulins [139]. Ce mouvement général faisait suite aux graves troubles provoqués par les mauvaises récoltes dans les provinces. Plusieurs intendants furent en effet la cible du mécontentement populaire : le comte de Sagonne dut ainsi affronter une mutinerie de 800 hommes [140]. Après 2 ans et 3 mois en Bourbonnais – période pendant laquelle naquit, de sa liaison avec Madeleine Duguesny, un premier enfant prénommé Jacques [141] –, il revint à Paris en mai 1710 [142].

     Le comte s'engagea alors dans une carrière militaire. La marquise d'Huxelles écrit au marquis de La Garde, le 20 novembre 1709 : "Monsieur de Sagonne, fils de feu Monsieur Mansart, vend sa charge de maître des requêtes, se met au mousquetaire, achète un régiment et quitte la plume pour l'épée. C'est une vérité et non un conte pour rire" [143]. Le commissaire de police Buisson rappelle, comme Saint-Simon précédemment, qu'il était devenu "gendarme, puis garde du corps" [144]. L'abbé Meister situe pourtant en 1711 son entrée dans la gendarmerie de la Garde du roi [145]. Quoiqu'il en soit, il fit établir un casernement dans la ferme de Sagonne pour héberger sa compagnie [146]. Il abandonnera finalement cet emploi pour vivre de ses biens et rentes.

 

Séparation de Madeleine et de Jacques. Union avec Madeleine (Guillemette) Duguesny

     Fort de la relation extra-conjugale de Jacques avec ladite Madeleine Duguesny, Samuel Bernard décida en 1709 de mettre fin à l’union entre les deux époux. Il fit former par sa fille Madeleine, le 14 octobre, une demande de séparation de biens au Châtelet. Deux sentences des 5 et 18 décembre prononcèrent la séparation, ainsi que la vente des meubles que le financier avait fait saisir sur son gendre afin d'obtenir le remboursement des 400.000 livres de la dot de sa fille dont il n’avait pu justifier l'emploi. La sentence fut confirmée par un arrêt du 13 juillet 1713 [147].

     Madeleine Bernard décéda, 3 ans plus tard, le 5 novembre 1716, sans enfants, de la petite vérole dans l'hôtel parisien de son père, inhumée le lendemain à Saint-Eustache [148]. Les problèmes de séparation entre les deux époux n'étaient pas résolus pour autant.

     Sous la pression de sa maîtresse, le comte de Sagonne crut trouver là l'occasion de renouveler ses appels sur les actions que son beau-père avait entamées. Elles ne s’achèveront pas avant le 12 janvier 1730, date à laquelle Samuel Bernard reconnut devant notaire "que tous les procès [étaient] éteints et assoupis entre lui, Messieurs ses enfants, & le sieur de Sagonne" [149]. Ces malheureuses querelles eurent pour conséquence de priver définitivement le comte de Sagonne du soutien de sa famille face aux manœuvres de sa maîtresse qui visait sa fortune.

     Quoiqu'elle ait toujours proclamé s'appeler Madeleine, celle-ci naquit en réalité, le 29 mars 1680, à Toulouse, sous le nom de Guillemette, dans la maison maternelle de la rue Perchepinte. C'est sous ce nom qu'elle fut baptisée, le 31 du mois, par le sieur Pradel, curé de la cathédrale Saint-Etienne de la ville [150]. Elle avait cherché en effet, en revendiquant le nom d'une cousine germaine – qui était fille de Jacques Huguény et d'Antoinette de Casségniaux, ses oncle et tante – à couvrir les grossesses qu'elle avait eues avec le comte de Sagonne, mais aussi et surtout à faire main-basse sur sa fortune [151]. La famille Mansart, avec l'aide de Lebas de Montargis, fera tout pour la démasquer [152].

     Madeleine – nous lui conserverons le nom consacré par les documents – était la fille de Jean-Phoébus Huguény, maître de danse [153], et de Marie Gineste, qu’il avait épousée en troisième noce dans cette même paroisse, le 12 avril 1673 [154]. Elle avait eu pour parrain Antoine Huguény, "escollier (sic)", son demi-frère [155], et pour marraine, Guillemette Gineste ou de Gineste, sa tante, épouse de Jean Pène, maître marchand-apothicaire.

     Madeleine Duguesny avait épousé, le 15 août 1698, par contrat devant Me Appara, notaire à Toulouse, Jean Maury, commis aux vivres et bourgeois du quartier de Dieu-Pontalle [156]. Le contrat et l'acte de célébration furent établis sous le nom de Guillemette, et non sous celui de Madeleine, précision qui mérite d'être signalée pour la suite des évènements.

     Comme celui du comte de Sagonne, ce mariage tourna court : le 11 mai 1699, Jean Maury déposa plainte devant le juge viguier de Toulouse contre la débauche de son épouse avec le marquis de Gardannes [157]. Devant cette plainte, elle quitta Toulouse pour Orléans, puis Paris.

     Suite Partie II.


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