Partie 2

     C'est en 1702, et non en 1704 comme le prétend Mansart de Sagonne, qu’elle fit la connaissance du comte de Sagonne et décida de changer le nom de Guillemette pour celui de Madeleine [158]. Par son mariage avec Madeleine Bernard, elle avait flairé l'important parti que représentait son nouvel amant. Elle modifia donc son identité afin qu'elle ne puisse être dite l'épouse de Jean Maury.

     Madeleine accoucha de plusieurs enfants en 1703, 1705, 1707, 1709 et 1711 afin d’obtenir l’exécution de sa promesse de mariage ou, à défaut, réparation avec un droit de nourriture pour leurs enfants. Après moult vicissitudes, démarches et procès, tant avec lui qu’avec la famille Mansart, le comte de Sagonne consentit à l’épouser. Le contrat fut signé le 29 septembre 1726, en l'absence de leur famille respective. La minute de ce contrat a hélas disparu, suite à l’examen graphologique ordonné par plusieurs arrêts du Parlement visant à s’assurer de l'authenticité de l'identité de Madeleine Duguesny [161]. La minute fut en effet remise au greffier du Parlement, Bonain, le 10 mai 1734 [162]. On en connaît la teneur, grâce aux différents factums produits par chacune des parties jusqu'en 1738 : les deux mariés jouiraient séparément de leurs biens, lesquels figuraient dans un état détaillé annexé au contrat. Dans cet état, se trouvaient notamment les différentes sommes réclamées par Madeleine à son époux. Leur union fut célébrée deux mois plus tard, le 29 novembre, à Saint-André-des-Arts [163]. Aux termes de l'acte de célébration, figurait la reconnaissance effective par leurs parents, sous le nom d’Hardouin, de Jean-Pierre et de Jacques. Cette légitimation ne pouvait toutefois être effective que sur les lettres de légitimation du roi. Tant sur cet acte que sur le contrat de mariage, Madeleine Duguesny avait pris soin de se dire "fille majeure", et "fille de Phoébus Du-guesny et de Marie Gineste" [164].

     Comme son époux, la comtesse de Sagonne ne devait jamais connaître la fin de ses problèmes financiers. Elle décéda à l'hôtel de Sagonne en décembre 1753 et sa succession fut recueillie, non par ses enfants qui n'avaient pu être légitimés par le roi, mais par ses ayants-droit, la famille Huguény [165].

     Jacques-Hardouin-Mansart, comte de Sagonne, décéda, quant à lui, le 27 octobre 1762, dans l'appartement qu'il tenait à loyer depuis février 1755, au rez-de-chaussée de son hôtel de la rue des Tournelles. Le fermier judiciaire de l’hôtel, Nicolas Pasquier, fit aussitôt procéder à la mise sous scellés de ses effets. Le 25 novembre, la marquise d’Arpajon fit procéder à leur inventaire en tant que "seule et unique héritière" du comte, son oncle, au grand dam de Mansart de Sagonne [166] !

     Dépossédé de ses biens par son épouse et sa propre famille, le comte avait vécu jusque là dans la précarité. Il n’avait assuré sa subsistance qu’en concédant quelques biens issus de son contrat de mariage avec Madeleine Bernard, dont le bail du comté de Sagonne à son fils Jacques en 1754 [167].

 

Jean Mansart de Jouy

     Des cinq enfants nés des relations du comte de Sagonne avec sa maîtresse, seuls deux survécurent : Jean et le second Jacques.

     Né le 24 juin 1705 et baptisé le lendemain à Saint-Eustache de Paris, sous le nom de Jean-Pierre, Jean Mansart de Jouy ne porta jamais – paradoxalement – le nom Hardouin, du fait des circonstances de sa naissance : pour masquer son caractère adultérin, sa mère Madeleine Duguesny le déclara sous le nom de son premier mari, Jean Maury († 1718) et non de son amant [168]. Le comte de Sagonne n’ayant pas voulu reconnaitre l’enfant de surcroit, il apparaitra donc jusqu’au mariage de novembre 1726, comme son père adoptif. Mansart de Jouy hésitait d’autant plus à revendiquer le nom Hardouin que sa mère avait baptisé en juin 1703 à Orléans, un premier enfant sous le nom de Jean, mort l’année suivante à Paris, dont l’acte baptistaire sera reconnu plus tard comme fallacieux [169]. Il y eut même un Jean-Nicolas, baptisé le 21 octobre 1701 à Saint-Paterne d’Orléans, dont la paternité déclarée était déjà celle de Jean Maury, mais qui ne pouvait être celle du comte de Sagonne, Madeleine ne l’ayant connu qu’à compter de 1702 [170]. Le doute de sa naissance, lié aux déclarations contradictoires de sa mère, lui fit donc privilégier le seul nom Mansart, lequel lui permit d’entamer une carrière d’architecte vers 1732. Il y ajouta le titre de la baronnie de Jouy (Cher), voisine du comté de Sagonne et propriété de la famille depuis son acquisition par Hardouin-Mansart en 1699. Il se dénommera aussi parfois Jean Mansart l’aîné, ce qui atteste l’ambigüité de sa position [171].

     La réfection du bureau des lingères du cloître Saint-Opportune de Paris en 1734 serait, d’après Michel Gallet, sa première réalisation connue [172]. En vérité, on ne sait rien de son activité avant les ouvrages effectués en 1736-1739 pour le financier Jean Paris de Monmartel aux château et jardin de Brunoy (Essonne ; vestiges). Il manifesta là déjà ses talents de décorateurs, dont témoignent les gravures du salon d’angle réalisées par son ami Nicolas-Jean-Baptiste Poilly (1707-1780) [173]. En 1737, il réalisa pour les Amelot, rue Pavée, vis-à-vis l’hôtel des frères Paris, le nouveau logis sur rue de l’hôtel d’Herbouville [174]. Il reconstruisit en janvier 1746, pour son compte, une maison à loyer située à l’angle des rues Saint-Honoré et Tirechappe (détruite), maison qu’il avait acquise en 1743 de Jean-Charles Emery et Ambroise Desponty, ˝payeurs des rentes˝ [175]. En 1747-1750, il augmenta le château d’Abondant (Eure-et-Loir) de deux pavillons latéraux à combles mansardés pour Louis II du Bouchet de Sourches, grand prévôt de France. Il conçut dans celui de droite, une des réalisations décoratives majeures de l’art rocaille : les boiseries et mobilier d’architecture du grand salon d’angle, aujourd’hui au Louvre. Il dessina en outre la belle rampe en fer forgé de l’escalier principal [176].

     Alors au summum de sa carrière, il épousa en première noces, en août 1747, à Brunoy dont elle était originaire, Geneviève-Anne de Marine, fille mineure de Pierre-Louis de Marine, conseiller du roi et agent de change, et de Marie-Catherine Doré, son épouse, domiciliés à Paris, rue Pavé, paroisse Saint-Paul. L’union fut célébrée trois jours plus tard, dans la "chapelle domestique" des De Marine [177]. Mansart de Jouy avait pour témoin d’illustres personnalités du royaume, qui étaient aussi ses commanditaires, à savoir : Jean Paris de Monmartel, alors conseiller du roi, garde de son Trésor royal, banquier de la Cour, seigneur du lieu, et parrain de la nouvelle favorite en titre, la jeune marquise de Pompadour ; Jean-Jacques Amelot de Chaillou, ancien ministre des Affaires Etrangères, commandeur des ordres du roi ; Louise-Françoise Bigre, veuve d'Eusèbe Jacques, marquis de Verneuil, ancien introducteur des ambassadeurs ; et Anne Adelaïde de Charville, sa bru, épouse d'Eusèbe-Félix Chaspoux, marquis de Verneuil, secrétaire ordinaire de la chambre et du cabinet du roi, qui avait hérité de son père, la charge d'introducteur. Ajoutons enfin François Trumeau, diacre de Notre-Dame de Paris. Geneviève-Anne décéda malheureusement le 19 juin de l’année suivante, à leur domicile parisien de la rue Beaurepaire, des couches de leur fils Jean-Louis, mort à son tour quelques temps plus tard. On procéda à l’inventaire de ses biens, le 17 août 1748. Elle n’avait laissé aucun testament [178].

     Mansart de Jouy se remaria, le 23 juin 1750, avec Marie-Marguerite Jullien de La Villette, fille d’Antoine, bourgeois de Paris, et de Marie-Anne Raflé, alors décédés. Parmi les témoins de Mansart de Jouy, figuraient à nouveau Eusèbe-Félix Chaspoux de Verneuil et sa mère, Louise-Françoise Bigre. Se trouvaient également : Jean-François-Robert Secousse, prêtre docteur en théologie de la Faculté de Paris, fameux curé de la paroisse Saint-Eustache ; Nicolas-Jean-Baptiste Poilly, graveur et marchand d'estampes, et Anne-Louise Vincent, son épouse, tous réputés ses amis. Les noces furent célébrées le 6 juillet suivant, en l’église d’Auteuil où les beaux-parents de l’architecte disposaient d’une maison de plaisance [179].

     De cette union, naquit en 1756, une fille unique, Adelaïde-Marie qui épousa le 14 novembre 1774 à Versailles, Jean-Pierre Duval, écuyer garçon de la chambre de Mesdames Clotilde et Elisabeth, sœurs de Louis XVI. Ils eurent, le 11 juillet 1778, un fils, Maurice-Jean, baptisé le jour même à la paroisse Notre-Dame de Versailles. Seul et unique héritier de Mansart de Jouy après la mort de sa mère, le 22 février 1779, à l’âge de 23 ans en son domicile de la rue de Satory à Versailles, il demeura le dernier descendant avéré de la branche mâle de la descendance de Jules Hardouin-Mansart. On le sait encore vivant en 1825 [180].

     La carrière de Mansart de Jouy fut aussi et surtout marquée par différents ouvrages et projets pour la paroisse Saint-Eustache de Paris. Ami de l’abbé Secousse, comme on sait, et marguillier de la paroisse, il réalisa en 1746-1747 pour la confrérie du Bon Secours, les écoles de charité pour filles et garçons de la rue Montmartre (détruites) et, en 1750, une autre pour garçons, rue Villehardouin (détruite) [181]. Il fournit les plans et élévations du nouveau presbytère (détruit), à l’angle des rues du Jour et Traînée, achevé dans les années 1760. Ce bâtiment contenait un intéressant poêle rotatif qui n’était pas sans évoquer celui de son aïeul au château du Val. Un projet de vicariat fut également envisagé qui demeura sans suite [182]. La réalisation majeure de Mansart de Jouy pour Saint-Eustache demeure assurément le portail de l’église et la place envisagée au-devant, mais non réalisée, à l’instar de Servandoni à Saint-Sulpice. Commencé en 1754 sous la protection du duc de Chartres qui en posa la première pierre, le 22 mai, le magnifique portail fut interrompu au second registre en 1758 du fait de la Guerre de Sept Ans. Il fut repris et modifié en 1765 par Pierre-Louis Moreau, dit Moreau-Desproux, puis définitivement abandonné. L’échec de ce projet et surtout l’hostilité marquée à son endroit par la critique anti-rocaille l’amenèrent à abandonner, comme son cadet Mansart de Sagonne, l’architecture au milieu des années 1750 [183].

     Outre Paris et l’Ile-de-France, Mansart de Jouy exerça aussi une intense activité en Touraine pour les familles Chaspoux et Amelot : de 1739 à 1756, il restaura pour la première, le château-vieux de Verneuil-sur-Indre (Indre-et-Loire) et érigea en vis-à-vis, à l’instar de son aieül Hardouin-Mansart à Meudon, un château-neuf, lequel atteste son manque d’aisance en matière d’architecture civile. Pour la seconde, il composa sans doute le pavillon neuf du château de Chaillou (Indre), commencé en 1756 et situé près de Verneuil. Il est aussi probablement l’auteur d’autres résidences des Amelot dans la région : château de La Mardel ; manoir de Saint-Août, près de La Châtre ; ou manoir de Boulaise, près de Châteaumeillant [184].

     Après l’échec du projet du portail de Saint-Eustache, Jean mena la vie d’un paisible bourgeois de son temps, n’exerçant l’architecture que pour lui-même. La réfection totale de sa maison de la rue des Fontaines, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, à sa mort en 1783, maison acquise en décembre 1779, est sa dernière réalisation attestée. Il s’éteignit là, le 24 octobre, suivi un mois et demi plus tard, le 2 décembre, par sa seconde épouse [185]. Moins doué que Mansart de Sagonne pour l’architecture – ce qui explique l’absence de carrière officielle – il n’en demeure pas moins l’un des grands décorateurs rocailles du XVIIIe siècle, comme l’attestent également les dessins gravés par Poilly dans Diverses décorations de cheminées et Nouveau livre de rampes et de balustrades [186]. Avec lui, le nom Mansart s’éteignait définitivement.

 

Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne (de Lévy), dernier des Mansart

     Jacques, second du nom, naquit à Paris, le 27 juillet 1711, et fut baptisé le jour même à Saint-Sauveur sous le nom de son vrai père, le comte de Sagonne [187]. Contrairement à son aîné, le problème de son origine ne se pose donc pas. Il portera en effet fièrement le nom d’Hardouin-Mansart et y apposera le nom du comté de Sagonne dévolu à son père. Par coquetterie et stratégie personnelles, il revendiquera de temps à autres la date de 1709 qui est celle d’un premier enfant baptisé sous le même nom, le 4 décembre, à Trévol, près de Moulins, mais qui disparut lors du terrible hiver de cette année [188].

     La tradition architecturale des Mansart s’étant interrompue avec son père, Jacques ne reprit pas tout de suite le flambeau familial. Epris d’honneurs et de prestige, il entama d’abord une carrière militaire dans les régiments de Cossé-Brissac en 1727, des Mousquetaires du roi en 1729, qu’il abandonna ensuite pour l’activité de maître d’armes jusqu’en 1732. Après l’abandon de l’architecture en 1755-1756, il renouera avec ses anciennes amours en acquérant en 1757, la charge de “lieutenant du roi de la province de Bourbonnais”, afin de mieux affirmer son pouvoir et son aura dans la région de ses terres [189].

     N’ayant pu mener la brillante carrière militaire qu’il escomptait, il songea, sur les conseils de son entourage, dont et surtout son frère Mansart de Jouy, à s’engager dans l’architecture en exploitant, à l’instar de son aïeul, le nom Mansart. Il se forma auprès d’anciens disciples de celui-ci : Robert de Cotte, son grand-oncle, et Jean Aubert, domicilié alors à l’hôtel de Sagonne, rue des Tournelles ; puis Jean Courtonne, professeur à l’Académie royale d’architecture [190]. Son premier chantier attesté est, en 1733, la réfection de la maison de Charles Chevestre, seigneur patron de Cintray, impasse Pecquay, à Paris [191]. Sa première grande réalisation demeure la belle maison érigée dans le jardin des dames de l’Union Chrétienne, dite "de Saint-Chaumont", rue Saint-Denis, en 1734, maison qui marque aussi sa toute première collaboration avec le grand ornemaniste rocaille, Nicolas Pineau (1684-1754). Elle atteste déjà, par ses jeux de courbes et de contre-courbes et sa fantaisie, l’empreinte de Francesco Borromini sur son architecture [192].

     Mansart de Sagonne avait épousé le 30 janvier de la même année, Claude Marchebourg, fille de manouvriers de Viry-Châtillon, union qui fut célébrée à Saint-Merry, le 15 février suivant [193].

     1734 marque aussi son entrée officieuse à l’Académie, sur la protection du duc d’Antin, successeur d’Hardouin-Mansart à la direction des Bâtiments du roi. Il sera désigné officiellement à la seconde classe en novembre 1735, suite à son séjour en Italie au cours de cette année. Il n’accédera à la première classe qu’en mars 1758, afin de conserver le droit d’entreprendre pour le roi dévolu aux architectes de la seconde classe (articles IV et V du règlement de 1717). Jalousé par de nombreux confrères – dont et surtout ses rivaux Pierre de Vigny et Ange-Jacques Gabriel –, il se vit exclu de l’Académie en mars 1776 par celui-ci, alors directeur de l’institution, avec le titre de "vétéran", après 13 ans d’absence [194].

     Architecte du roi suite à son entrée à l’Académie, il devint en 1737-1741, l’architecte du comte de Clermont, prince du sang et abbé commendataire de Saint-Germain-des-Prés. Pour lui, il restaura le palais abbatial et ses annexes, ainsi que diverses propriétés à Paris et en Ile-de-France, dont le château et les jardins de Berny de François Mansart [195]. Il réalisa parallèlement en 1736-1737, la restauration complète du château de Saint-Nom-la-Bretèche (Yvelines) pour Jean-Pierre Richard, receveur général des finances de la généralité de Tours, et la construction sur la cour d’un logis pour Claude Buzelard, marchand potier, rue de Charonne, en 1737 [196].

     1738 vit plusieurs réalisations importantes, rue de Richelieu : la maison de Marie-Madeleine Poisson (n° 50), mère de la future marquise de Pompadour, et celle de l’abbé Joseph Richard, chapelain ordinaire du roi (n° 100, détruite) [197]. Surtout, il conçut, à l’angle de la rue neuve Saint-Augustin, le splendide ensemble (grand et petit hôtel + maison à loyer ; vestiges) de Simon Boutin, homologue de Jean-Pierre Richard à la généralité de Tours [198]. Mansart confia la décoration de ces différentes maisons à Pineau et son fils Dominique. Ceci lui valut de concevoir en 1739 pour son maître maçon, Claude Bonneau, les plans et élévations de son hôtel de la rue du Cherche-Midi (n° 18), dit "hôtel de Marsilly", dont la décoration fut aussi confiée à Nicolas Pineau. L’ornemaniste réalisa pour l’escalier principal, l’une des plus belles rampes en fer forgé de l’époque rocaille [199].

     En 1740, Mansart de Sagonne remania entièrement la "petite maison" et le jardin du ministre et secrétaire d’Etat Louis Phélypeaux de La Vrillière, comte de Saint-Florentin, rue du Faubourg Poissonnière (n° 121, lycée Lamartine) [200]. Il obtint en 1742, grâce à ce puissant ministre et intime de Louis XV, l’important chantier de l’église royale Saint-Louis de Versailles (devenue cathédrale en 1802), achevée en 1754 et premier grande réalisation religieuse de Louis XV [201]. Grâce au même Saint-Florentin, ministre en charge de la province, Jacques obtint le titre d’ "architecte des Etats de Bourgogne", suite au décès de Jacques V Gabriel en avril 1742. Nomination officialisée en avril 1746 par les Elus de la province [202]. En 1744, les Carmes-Billettes de Paris lui commandèrent le projet de leur nouveau couvent au Marais, projet remanié en 1747 et 1750 et mis en œuvre en partie en 1754-1758 [203]. En 1746, Louis XV confia à l’architecte, la reconstruction du monastère royal de Prouille (Aude ; détruit), berceau de l’ordre des Dominicains [204]. Il réalisait alors à Versailles, le nouveau logis entre cour et jardin de l’hôtel de Mannevillette, ainsi que la porte-cochère et son balcon (détruit), décorés par Jules-Antoine Rousseau (1710-1782) [205]. En 1747, le roi lui commanda un projet de modification du château de Maisons pour Madame de Pompadour qui resta sans suite [206].

     De 1748 à 1752, Mansart de Sagonne fut chargé par Saint-Florentin, ministre en charge de la Provence, de réaliser le nouvel hôtel de ville et la place royale de Marseille. Il livra à cet effet trois projets avec variantes [207]. Sa présence dans la ville en 1752 aboutit à la commande des plans et élévations de l’Hôtel-Dieu (vestiges), projet qui entendait rivaliser par son ampleur avec l’Hôtel-Dieu de Jacques-Germain Soufflot à Lyon, alors le plus fameux d’entre tous, et qui fut mis en œuvre à partir de 1753 [208]. Mansart réalisa parallèlement plusieurs projets pour la place Louis XV de Paris (1747-1752), actuelle place de la Concorde. Le roi lui confia à cet effet, en 1750-1751, suite aux deux estimations contradictoires de Jean-Baptiste Courtonne et de Jean-Baptiste Beausire, la "tierce estimation" des hôtels de Conti et de Sillery, quai Conti [209].

     En 1750, il bâtit pour Elisabeth Bourgeois, une modeste maison entre cour et jardin, rue Montmartre (n° 62) [210]. Inversement, il réalisa en 1750-1752 pour le marquis de Voyer, Marc-René d’Argenson, le splendide château d’Asnières/Seine (vestiges), demeure de plan en Z évoquant le Grand Trianon de son aïeul, décorée par les meilleurs artistes du moment (Nicolas Pineau, Jean-Baptiste-Marie Pierre, les Brunetti, Guillaume II Coustou…). En 1753-1755, le château fut complété par le non moins impressionnant "Entrepôt général des haras d’Asnières" (détruit), vaste réalisation en pierre de taille comprenant écuries pour 120 chevaux, manège et annexes [211]. Ceci lui valut d’entrer en 1753 au service de Christian IV, duc des Deux-Ponts, prince palatin, ami du marquis de Voyer, en tant que "surintendant des Bâtiments". Il conçut pour lui en Allemagne, le château de Jagersburg (détruit en 1793), près de Hombourg (Sarre), variante du Grand Trianon et du château de Clagny d’Hardouin-Mansart, parachevé par Pierre Patte, architecte du duc, en 1756 [212]. Toujours en Allemagne et grâce à Voyer, il conçut dès 1750, un projet de galerie à éclairage zénithal pour le palais du landgrave de Hesse-Cassel, Guillaume VIII, à Cassel [213]. Pour la mère du marquis, la comtesse d’Argenson, Mansart de Sagonne rebâtit en 1752 l’ancienne "maison des musiciens italiens" de Louis XIV à Montreuil, près de Versailles [214]. Cette maison lui valut en 1753 la commande, par le parlementaire Claude-François Le Conte des Graviers, du nouveau château de Jossigny (Seine-et-Marne), réalisation rocaille pittoresque qui se veut une application littérale de L’Art de bâtir des maisons de campagne de Charles-Etienne Briseux (Paris, 1743) [215].

     En 1752, Mansart réalisa pour Gilbert-Jérôme Clautrier, premier commis du contrôleur général des Finances, le nouveau logis sur rue de son hôtel de la rue des Francs-Bourgeois (n° 56), dite "maison Clautrier", dont Nicolas Pineau réalisa les décors, la porte-cochère et le splendide balcon sur rue [216]. A l’achèvement de l’église Saint-Louis en 1754, l’architecte dessina les plans et élévations de la maison à loyer versaillaise de l’opulent entrepreneur parisien de l’édifice, Louis Letellier : immense bâtisse en pierre de taille décorée par Pineau et dominant le Potager du roi, qui atteste la fortune de l’entrepreneur à ce moment. Il s’agit là d’une des toutes dernières réalisations de Mansart de Sagonne [217].

     Vers 1755-1756, face à l’offensive anti-rocaille des tenants du néo-classicisme et fatigué du métier, Jacques abandonna l’architecture pour profiter de la fortune et des biens acquis grâce à son intense activité. Il ne reviendra à l’architecture qu’épisodiquement pour des amis ou des besoins ponctuels : il conçut ainsi le projet de reconstruction du palais royal de Lisbonne, après le tremblement de terre de novembre 1755 ; rebâtit en 1759-1762, pour son ami Clautrier, le château de Montauger (vestiges, Essonne) ; et réalisa en 1768-1769, un projet pour l’hôtel de ville de Bordeaux et pour la nouvelle flèche du campanile de Saint-Michel de la ville [218].

     Son activité lui permis en effet d’accumuler les propriétés : il acquit en 1738 une vaste maison de plaisance à Ivry-sur-Seine, qu’il restaura entièrement en 1738-1739 [219]. Il se dota également d’un hôtel, rue La Feuillade, qu’il acquit en 1747 et accommoda en 1750 sous le nom de sa maîtresse, Marie-Marguerite Poitevin, comtesse de Crèvecoeur (vestiges) [220]. De 1752 à 1759, il se rendit propriétaire de l’ancien marquisat de Lévy (commune de Lurcis-Lévis, Allier), portant jusqu’en 1770 le nom de "Mansart de Lévy" [221]. Il reçut en septembre 1754 de son père, en compensation de ses créances, la jouissance de la terre de Sagonne dont il était le fermier judiciaire depuis 1751 [222]. Demeuré enfant adultérin en l’absence de lettres de légitimation du roi, il dut abandonner cette terre à sa cousine germaine, la marquise d’Arpajon, à la mort de son père en 1762, tout comme l’hôtel de Sagonne à Paris [223].

     La fin de sa vie fut marquée par une double activité d’ingénieur et d’inventeur [224]. Il réalisa ainsi six projets de canaux, dont quatre en France (Marne, Essonne, Bourgogne et Champagne) et trois à l’étranger (Espagne et Liège). Ceux d’Espagne comprenaient un canal sur l’Ebre, parallèle au canal du Midi, côté français, et un canal d’approvisionnement de Madrid sur le Guadalquivir. Quoique reçu par Charles III d’Espagne en 1769 et soutenu par la diplomatie française, Mansart ne parvint jamais à constituer sa compagnie. En 1773, il alla défendre son projet de Liège auprès du prince-évêque, sans plus de succès. Il conçut également entre 1736-1750, un vaste bassin de poissons d’eau douce au Port-à-l’Anglais, près de Vitry-sur-Seine, pour l’approvisionnement de Paris, qui faillit être réaliser [225].

     Parmi ses inventions, citons notamment : un moulin à bras, récompensé par l’Académie royale des sciences en 1741 ; une "eau végétative" pour favoriser la croissance des grains et un "simili-or", sorte de vermeil, en 1770 ; ou de nouvelles atèles pour une jambe fracturée en 1747 et 1777-1778, présentées à l’Académie royale de médecine [226]…

     Dépouillé de ses biens, suite à une sale affaire d’exploitation de ses bois de Champroux (Allier) et après un procès de 11 années (1755-1766), Mansart de Sagonne acheva misérablement son existence avec une maigre pension du roi de 500 livres, octroyée en mai 1776. Il mourut en son humble logement de la rue Dauphine, le 26 septembre 1778, et fut inhumé le lendemain à Saint-André-des-Arts [227].

     Comme François Mansart et Jules Hardouin-Mansart, Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne partagea le privilège d’une belle carrière officielle. Il fut assurément l’un des derniers grands maitres de l’architecture rocaille, le dernier grand de la dynastie Mansart, étant le seul, avec Hardouin-Mansart, à avoir œuvré pour le roi [228]. Avec lui, s’éteint définitivement la branche mâle du grand architecte de Louis XIV.


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